Extrait 1 :

 

"Clic. Téléchargement, ouverture de l’image en cours. Elle sourit : quelques fois, le téléchargement est tellement fastidieux qu’elle abandonne. Encore un qui ne sait pas réduire les images ou qui n’a pas de logiciel pour compresser. Pas que ça à faire, au décompte des heures de respiration qu’elle s’alloue chaque mois, elle ne va pas passer son temps à attendre un affichage de dix minutes ! Ces fois-là, elle dira « Désolée ! Je n’ai rien reçu… » Elle n’est pas là pour perdre son temps !

Parfois, les images arrivent au bon format, compressées ou pas, centrées, nettes, lisibles, en moins de deux minutes ! Ouf, c’est toujours ça. Voyons voir : heu… certes. Il n’est pas Bruce Willis ni Richard Gere, mais on le savait ! Que ferait un homme au physique pareil sur le chat Wanadoo ? Il ne faut pas rêver, tout de même ! Apparaissent des blonds, des bruns, des chauves, des lunettes, des barbes, des visages fats, gras, des cous larges, des oreilles décollées, des dents de travers et noircies de nicotine, des nez cassés… des jeans trop larges, des ventres proéminents, des shorts informes portés avec des chaussettes blanches en coton qui montent bien sur les poils des mollets nageant dans des chaussures bateau aplaties à force d’être trop portées… ou des prises de vue tellement éloignées qu’on devine plus qu’on ne voit ! Des fois que… ceux-là préfèrent rester dans le flou. Bon. N’assument pas. Exit.

Que veut-elle, finalement ? Rien de précis, pourtant… Elle prend même la peine de le leur expliquer ! Pas de type physique particulier, juste un charisme, des épaules, un regard qui dénote de la profondeur de l’âme, des mains qui prennent, une aura, ça ne s’explique pas comme ça… ce serait trop simple ! Bon.

Déjà Diane élimine les fauteurs d’orthographe, les obsédés sexuels, les « sois belle et tais-toi », les quémandeurs de « Marie couche-toi-là », les papas poules à la recherche d’une chef de poulailler-femme-de-ménage-organisatrice-née dotée d’un fort potentiel de sacrifice, les qui s’accrochent à elle comme à une bouée, les dépressifs profonds, les petits (besoin de protection), les gros (elle vient de perdre les vingt kilos pris dans le désert), les chauves (ne sont pas tous aussi beaux que Bruce Willis !), les nuls en informatique, les qui n’assument pas, les insensibles, les machos sans classe (surtout « sans classe », ça c’est rédhibitoire).

On avance."

 

 

Extrait 2 :

"Restaurant La Grand’Vigne.

Diane dissimule sa vieille Ford Fiesta cabossée tout au bout du parking clients occupé de voitures de luxe. Elle sourit intérieurement en repensant à la facture de location évitée de justesse. Au moins n’est-elle pas tombée en panne !

Elle n’en croit pas ses yeux : débauche de luxe classe, discret, raffiné. Vue magnifique sur les vignes qui portent déjà les grappes violettes. Au bout de chaque rang, un pied de rosier jaune en fleurs. Bâtisse en pierres de taille et poutres en bois massif, larges baies vitrées, petit étang intérieur. Des paons déambulent dans les allées qui mènent au centre de vinothérapie.

Ils entrent comme un vieux couple, déjà complices. Accueil chaleureux et pas trop emprunté. Elle annonce son nom à elle : ils sont introduits par le maître d’hôtel dans une salle de restaurant à moitié inoccupée, nappes blanches amidonnées, ceps de vigne miniatures posés sur les tables, couverts en argent, porcelaine fine, cristal, carafes délicatement ciselées aux armoiries du Château. Le pied s’enfonce dans un tapis d’au moins dix centimètres d’épaisseur.

Tout n’est que lumière et blancheur.

Diane se sent comme une reine et, pour une fois, elle est bien accompagnée. En tous les cas, elle se sent très à l’aise. Lui aussi, bien entendu, mais lui, c’est normal ! Il a l’habitude de ce genre de lieux.

Goldenboy lui murmure : « Je ne vois que toi dans les reflets des miroirs, ce décor est fait pour toi ». Elle y croirait presque !

Ils resteront à table durant plus de 2 h, goûtant à des plats uniques et fabuleux, buvant un Pessac Léognan blanc exceptionnel. Tout est magique. Un autre univers à quelques minutes de sa tour HLM, Diane est enfin dépaysée à souhait !

Goldenboy est charmant. Il sait d’instinct ce qu’elle n’aime ou pas, devançant tous ses gestes, prévenant, à son écoute, tout tourné vers elle, la chérissant déjà du regard. Il s’absente discrètement pour régler l’addition… Ah ! Quel tact, quelle éducation, quelle discrétion ! Aurait-elle trouvé enfin un partenaire à la hauteur ?

Promenades au cœur des vignes sous le soleil de juillet qui baisse déjà à l’horizon. Senteurs exacerbées des rosiers jaunes, des pierres de grave chauffées par la journée. Bruissement d’abeilles.

Goldenboy la touche, lui prend la main, tranquille, tout en marchant de son pas sûr et presque nonchalant. Il finit par la prendre dans ses bras et cherche sa bouche : nous y voilà. Diane connaît le scénario sexe par cœur. Elle retrouve ses marques. Il n’est pas si différent, finalement. Mais souhaitait-elle qu’il le soit en cet instant-là ? Il tremble. Il est visiblement ému. Elle s’étonne de tant de sentiments alors qu’ils se connaissent à peine. Goldenboy dit :

 – Restons. Restons ici ce soir. Je veux te découvrir davantage, je veux plus de temps… S’il te plaît, reste ici avec moi…

Diane vient de se mettre en retrait : elle n’est plus que spectatrice de la suite des événements. Elle affiche le sourire passe partout et ne dit plus rien, ne refuse rien, ni n’accepte réellement. Elle se laisse faire seulement. Ils retournent demander une chambre : il ne reste qu’une seule suite de disponible à 236 euros, la suite « Prestige »… il paie et appelle Air France pour reporter son vol au lendemain.

 

Qui est donc ce financier de 39 ans parisien, overbooké, qui met toute sa vie trépidante entre parenthèses pour une seule femme ? Sa profession n’est-elle qu’un leurre ? N’a-t-il donc pas de « vraie » vie ? Où est le piège ?

De coupes de champagne en promenades dans les vignes, de repas à la Grand’Vigne puis à la Table du Lavoir, l’autre restaurant du Château, où le maître d’hôtel fait rajouter une table pour eux sur la terrasse, de chant de paons en bruissement nocturnes divers, ils finissent par se retrouver dans la suite vers 11 h du soir, un peu ivres ou tout au moins enivrés, elle par le luxe et l’ambiance, lui par le vin de Pessac Léognan.

Les corps se découvrent."