Extrait 1 :

 

"L'univers entier suspendit sa chute une fraction de seconde infinitésimale afin de permettre cet alignement parfait des planètes et autoriser ainsi un concours de circonstances, microscopique à l'échelle de l'espace, et pourtant si lourd de conséquences pour l'Humanité. Venant du moindre recoin des galaxies et serpentant entre les constellations, les étoiles déjà éteintes ou encore vigoureuses, entre les satellites inertes ou désuets, un soupir léger interrompit la symphonie céleste, posé telle une virgule sur une immense partition musicale qui chanterait l'Histoire depuis la nuit des temps. Il se créa ainsi un silence particulier précurseur à l'émission d'une note ultime, pourtant imperceptible à un quelconque organe conventionnel. Car il s'en fut là d'un son unique, extrêmement feutré et de très basse et haute fréquences à la fois, qui avait le pouvoir de modifier la course des astres, agiter les magmas, soulever la lave, dresser un tsunami des profondeurs abyssales ou faire exploser une planète. À contrario il présentait également la capacité de faire naître une nouvelle étoile, pour tout recommencer.

Cette vibration, rémanente depuis la première seconde de tout, et qui venait de naître là une nouvelle fois, engendra ainsi un mouvement défiant toute puissance imaginable. Propulsée à la vitesse de la lumière, elle rebondit telle une bille ronde et brillante entre les boules d'un immense jeu de flipper planétaire. Le tout suspendit son vol : il était l'heure. Dans le grand décompte humain tel que nous le connaissons aujourd'hui, ce soupir eut lieu le 2 janvier 1985 précisément."

 

Extrait 2 :

 

"Une fois le docteur reparti vaquer à ses occupations sa mission accomplie, Luciano resta seul dans le cabinet de toilettes entouré de tous ses instruments comme autant de trophées, la peau douce et satinée rasée comme jamais. Il rinça et replia la lame avec soin selon les instructions, vida l'eau du récipient, essuya ses paumes sur le linge blanc et les repassa encore une fois sur les joues fraîches. Il s'arrêta ainsi sur l'image reflétée par le carreau ébréché et prit le temps de détailler sa bouche. La cicatrice qui coupait sa lèvre supérieure de haut en bas était à peine visible. Longtemps restée violacée après l'intervention, elle présentait maintenant un aspect discret à peine plus pâle, posée telle une minuscule virgule, une trace infime qu'on pouvait tout à fait ignorer. Comme celle du haut, la lèvre inférieure était elle aussi pleine, gonflée, douce et ronde ; il écarta les deux pour découvrir des dents miraculeusement bien disposées malgré toutes les interventions, mis à part un petit espace charmant entre les deux incisives centrales du haut qu'on pouvait qualifier de porte-bonheur. Mais le docteur Christine Joret, chirurgien esthétique dans l'âme, avait pris soin de poser les fils et braquets nécessaires à un alignement correct. Luciano, perclus de douleurs diverses, s'était laissé faire sans chercher à savoir ce qui concernait la réparation de la fente de son palais ou d'autre chose. Ouvrant à présent grand sa bouche face au miroir, la tête penchée vers l'arrière, le jeune homme observa pour la première fois l'objet de son malheur et de toutes les douleurs supportées courageusement : son palais, lisse, rond et parfaitement étanche, ourlé de dents blanches et alignées. Refermant sa bouche, il observa son nez aquilin puis pivota le carreau cassé vers la joue gauche, jusqu'à son oreille. Balayant latéralement son reflet, il vérifia l'autre oreille et en conclut avec soulagement qu'elles étaient parallèles et identiques. Tournant lentement son poignet vers le haut de son crâne, il découvrit sa chevelure brune souple et soyeuse, puis son large front ambré, et chacun de ses sourcils épais sur lesquels il s'amusa à passer l'index gauche.

Il parcourut ainsi centimètre après centimètre la surface entière de ce visage qui était le sien, visage qu'il découvrait...

Jusqu'au choc de son regard.

 

Luciano reposa lentement le miroir sur la tablette encore mouillée et laissa passer quelques secondes supplémentaires pour se remettre de la découverte et accepter ce qu'il venait d'y voir : lui. Le cœur battant brusquement à un rythme presque dangereux, il se dirigea vers la lumière de la fenêtre la glace dans la main, l'accrocha à la poignée à l'aide de la ficelle de derrière, se recula d'un mètre et s'accroupit légèrement pour orienter son corps vers la surface réfléchissante jusqu'à ce qu'il puisse contempler son visage en entier.

Il comprit mieux alors l'attitude des gens à son égard, leur empressement, leur surprise, leur attirance, les attentions dont il avait bénéficié depuis toujours. Ce visage, là, dans le miroir ébréché d'une institution religieuse d'Ushuaia, Terre de Feu au sud de l'Argentine, ce visage tout jeune encore, si innocent si fragile qui était le sien, ce portrait d'adolescent de 15 ans bientôt, était similaire à celui qu'on voyait à l'âge adulte partout sur les fresques de la Chapelle Sixtine, les tableaux des plus grands maîtres, les enluminures, les Bibles, les sculptures des cathédrales et les crucifix depuis plus de 1999 ans. L'univers entier était venu se nicher dans ses iris sombres, chaque paillette était autant de galaxie, étoile, planète. Regarder Luciano dans les yeux, c'était assister à l'origine du monde au début de toute chose, à la genèse mais aussi à sa fin. C'était recevoir la lumière éclatante d'un milliard de soleils. Regarder Luciano dans les yeux, c'était se sentir tout petit, infime particule flottante dans l'énergie, recevoir quelque chose de précieux, un don, un talent, une révélation, le plus confidentiel des secrets. C'était s'allumer dans sa clarté, vibrer devant sa chaleur, trouver sa place ample et pleine au sein de cet espace infini.

 

Luciano recula encore un peu, se pencha davantage et put alors apercevoir cette surprenante ondulation multicolore autour de sa tête, digne du plus bel effet d'une photographie de Kirlian ou des captures d'aurores boréales. C'était l'arc-en-ciel tout entier qui tournoyait autour de lui, des ondes bleues, mauves, orange, rouges, jaunes, conférant à son visage un caractère sacré. Il sut intuitivement qu'il s'agissait de sa propre aura.

Seul face à son miroir et à ses interrogations, il ne sut que faire de tous ces éléments, de cette ressemblance troublante avec un personnage qui avait marqué l'histoire de l'Humanité ou du moins avec toutes les représentations que l'homme en avait faites.

Et sans connaître les circonstances qui l'avaient doté du visage du Christ, il se sentit plus humble encore, admit avec trouble cette surprenante beauté dont il ignorait la provenance puisque ses parents l'avaient abandonné à la naissance."

 

Extrait 3 :

 

"Tapi dans la pénombre du recoin de l'esplanade, Gianni bouche bée observa sa compagne en totale symbiose avec la musique, harmonie dont il s'était toujours senti exclu. Il détailla la bouche charnue, sensuelle et entrouverte, repéra les quelques perles de sueur brillant sur le visage éclairé de l'intérieur, nota les yeux fermés de la jeune femme et la longueur des cils blonds qui reposaient sur le haut de ses pommettes, admira la palpitation de ses narines agitées comme deux ailes de papillon voletant vers la lumière de juillet, fut ébloui par le rouge carmin qui vernissait les ongles de ses pieds nus et agiles, et se demanda comment Livia pouvait encore tenir en équilibre sur son siège. Il perçut les mouvements oscillatoires de son bassin, envia les sculptures des tirants de jeu qu'elle prenait à pleines mains comme elle l'aurait fait de sexes masculins et lut la jouissance satanique sur cette figure d'ange, en se désespérant de n'avoir jamais pu lui apporter un centième de plaisir comparable à celui qu'elle était manifestement en train d'éprouver. Il sentit ses propres larmes de dépit couler le long des joues, sut que cette femme ne l'aimait pas, ne l'aimerait jamais et que de toute façon, elle ne s'aimait pas elle-même. Il comprit qu'elle resterait définitivement fermée à la vie, au bonheur, au partage et à l'échange. Toutefois, devant tant de beauté et d'harmonie, il acquit au fond de son cœur la certitude qu'un Dieu compatissant avait doté Livia d'un talent unique, peut-être pour Le servir et pria pour que ce don puisse compenser un tant soit peu son manque d'amour.

 

Lorsque l'orgasme de la jeune femme atteignit son paroxysme, les ondes touchèrent elles aussi le cœur du magma terrestre, jusqu'alors endormi, qui en fut ébranlé tout autant. Le corps de la pianiste tendu à l'extrême fut transpercé par un invisible éclair venu du cosmos. La violente secousse qui ne dura pourtant qu'une fraction de seconde, lui arracha un cri animal formant un arc invisible entre le ciel et la terre, dont elle fut le centre exact. C'était le signal attendu. Du plus profond des abysses, la roche en fusion libéra des gaz encore emprisonnés. Poussant comme un hoquet, la rotation de la Terre s'interrompit un bref instant pour reprendre aussitôt. Mais le mal était fait. Un mouvement infinitésimal venait de naître le long de l'écorce terrestre, frisson parcourant son échine à la vitesse de la lumière dans le frottement de deux plaques tectoniques l'une contre l'autre au large de l'Indonésie. L'action leva une lame de fond au large de Sumatra, en ce 26 décembre 2004 à 0 heure 58 minutes et 53 secondes UTC. Le temps universel coordonné fut ainsi témoin du plus grand tsunami télévisé retransmis en direct depuis l'Indonésie, engendrant plus de 250 000 morts, dont les parents de Livia, allongés nonchalamment sur le sable d'une plage de Phuket, happés comme tant d'autres par une vague de 5 mètres de haut déferlant à plus de 80 kilomètres heure.

 

A Rome, la jeune femme essoufflée plaqua avec brio son dernier accord majeur qui résonna longuement au cœur de la nuit, puis retira ses doigts fins des différents claviers et ses pieds nus des pédales pour recouvrer ses esprits. Se tournant vers un Gianni toujours tétanisé dont elle avait vaguement retrouvé le souvenir, elle leva le menton en sa direction dans une attitude de défi, les mains sur les hanches et demanda :

 

- Alors ??

 

Gianni sécha ses larmes, ravala sa fierté et son désespoir pour lâcher un laconique « Pas mal... » sans entrer dans les détails de ses états d'âme. Elle ne commenta pas non plus les siens, n'évoqua pas son orgasme sachant déjà qu'aucun être humain sur cette planète ne saurait lui offrir l'équivalent. Elle sut en revanche qu'il s'était passé quelque chose d'unique, quelque chose de grand qui dépassait son propre entendement et surtout son propre corps. Sans savoir quoi, elle eut la certitude d'avoir enfin trouvé sa place dans cet univers.

 

- C'est comme ça que je veux jouer. Voilà : ça, c'est de la musique. Tant pis pour les voisins, ma réputation, les flics. Je reviendrai. Et je peux t'assurer qu'à chaque fois, ce sera comme ça !!"