Extraits 1 : "Encres d'émoi"

 

« Till. C’était son nom. Celui en tout cas que les humains lui avaient donné. C’était le nom auquel il avait été forcé de répondre depuis ce jour. Le jour de sa seconde naissance. Une naissance traumatisante. Les souvenirs étaient vagues. Incertains. Incomplets. Mais qui oserait nier que la naissance est tout aussi douloureuse que la mort… »

 

Je suspendis mon stylo un bref instant et levai la tête vers la fenêtre. Mon fils jouait dans la petite piscine gonflable que j’avais installée sur la terrasse. Je lui souris béatement mais il ne me remarqua pas, trop occupé qu’il était à guerroyer avec ses bateaux en plastique coloré.

 

Soudain, la pelouse verte ondula. Les constructions de pierre et de brique voisines s’effondrèrent. La terrasse sombra dans les entrailles de la Terre et mon fils disparut avec elle. La fenêtre au vitrage épais vola en éclats. Et, devant l’astre chaud et lumineux, des gerbes d’eau s’élevèrent vers le ciel immaculé. Au loin se dessinaient les courbes de la cote islandaise. L’horizon était clair et je pus presque sentir l’humidité des embruns traverser mon pull-over. Le menton enfoncé dans la paume de ma main, je frissonnai. Sous mon coude, le papier crissa. De temps à autre, de petits nuages brumeux s’échappaient en minces filets de la surface de la mer. Des ailerons d’ébène tranchaient la surface, pareils à des lames affutées. Des lignes noires se faufilaient entre les éclats argentés de l’eau. Parfois un rostre émergeait suivi d’une longue tâche blanche latérale. Des images sereines. Apaisantes. Puissantes. J’enfonçai mes doigts dans mes orbites et frottai mes yeux avec vigueur.

 

 

 

« Il était libre. Heureux. Dévorait l’océan et se ruait vers l’horizon aux côtés des siens. Et de sa mère. »

 

Écrire, c’était certes dérouler un récit. Conter une histoire. Mais surtout, manipuler des émotions. Contempler, observer leur éventail complexe. Puis s’en saisir. Se les approprier. Les absorber. Les vivre pour les transcrire. Cependant avant de les manier, il était d’abord nécessaire de les classer pour jongler avec elles. Les ranger. Les ordonner par niveau pour ensuite les organiser dans le texte en cours. Et finalement, les lisser en un ensemble indissociable. Une table d’harmonie parfaite. Une mélodie sans défaut. Classer les émotions nécessitait de les hiérarchiser. Les regrouper par strates.

Venaient d’abord les faibles niveaux, apaisants et synonymes de repos. Bien-être ou mal-être. Bien-aisance heureuse ou mélancolie résignée. Toujours calmes. Introduction et conclusion. Utilisés parfois en ponctuation, entre parenthèses, entre deux paragraphes plus oppressants.

L’écriture emprisonnait les émotions, les paraphrasait en de simples briques, comme l’architecte réduisait son œuvre à des calculs mathématiques. L’éblouissement n’avait pas sa place en phase d’élaboration. Il ne pouvait qu’être imaginé pour être bâti avec adresse. L’émerveillement naïf n’était le lot que des admirateurs – et des lecteurs. De ceux qui n’avaient plus qu’à caresser le vernis de lissage et se laisser transporter par la toile des mots.

  

« Tous les ans, le groupe familial de Till, guidé par la femelle la plus âgée, rejoignait les côtes islandaises. Non loin des falaises vertigineuses qui se jetaient dans la mer, tous venaient honorer un rendez-vous. Un rendez-vous pris depuis des générations et renouvelé tous les ans. Un rendez-vous secret. Une attraction irrésistible. Une rencontre à ne manquer sous aucun prétexte. En cette saison, les harengs se rassemblaient en ces lieux pour chercher leur pitance. Ce faisant, ignorants, ils se jetaient eux-mêmes dans la gueule de leurs prédateurs. Et ces derniers étaient nombreux à les rejoindre. Ils ne leur auraient faussé compagnie sous aucun prétexte. Au milieu des fous et des grands cétacés, les baleines tueuses venaient prélever leur part du festin. »

À nouveau, je marquai une pause. Jusqu’alors ma plume était à l’admiration, à l’ébahissement et à l’apaisement. Cependant, des derniers mots était né un frémissement. Une transition annoncée. Une préparation à la vague imminente de sensations nouvelles. Émotions d’un autre niveau. Le stylo et le papier s’associèrent. Dès lors, la pression monta d’un cran. L’excitation faisait trembler les phrases. L’encre enfanta les mots à toute vitesse. (...)

 

Extraits 2 : "Un pas de danse"

 

Un soupir. Un murmure. Sa vibration se fit légère. À peine perceptible.

Elle s’obstina. Crescendo de puissance. Pénétra les esprits et fit frémir les chairs. Les corps frissonnèrent et s’abandonnèrent aux notes enchanteresses qui les enchaînaient. Captifs mais libérés.

La robe s’ouvrit comme une fleur. Au contact du sol, elle étala ses pétales avec grâce. Un genou et les yeux à terre, elle attendit. Cérémonieuse révérence. Une main gantée se tendit. Elle lui céda ses doigts blancs. La main resserra son étreinte et l’invita à se relever. Elle leva les yeux. Juste assez pour entrevoir des lèvres fines et délicates.

La main la guida. Elle trembla. Le malaise brûlait sa peau, intense. Délectable. Si elle restait, elle devrait renoncer à toute résistance. Se livrer au délice du violon, à la volupté de la valse. S’abandonner à la fragrance enivrante qui l’asservissait déjà.

Une seconde main se posa sur sa taille. En retour, elle allongea son bras sur celui de son cavalier. Et puis, un pas.

L’air vibra d’une sérénade envoûtante. La mélodie voleta avec légèreté dans les airs. Le mouvement était harmonieux. Elle fut pourtant prise de vertiges. La ritournelle ouvrit grand ses ailes lumineuses et les referma sur eux. Ils étaient seuls, dans leur bulle de cristal. Ils étaient seuls, un pied sur les nuages de l’Olympe. Ils dansaient avec le vent. Envoûtés par les notes. Enivrés du parfum de leurs peaux de lait.

Chaque pas était plus assuré que le précédent. Nul mot pour s’accorder. Ils savaient."