"France 2 en live, un mardi soir à 21 h 35 : heure de grande écoute sur une chaîne nationale. C’était là une publicité inespérée pour Hazel qui utilisait tout support médiatique comme support de promotion ! Depuis plus de 40 minutes, la journaliste Alice Vannel interrogeait d’un ton ironique les différents protagonistes invités par la production à participer en direct à l’émission sur « Les capacités insoupçonnées du cerveau ». Tantôt sceptique, tantôt railleuse, elle menait ainsi les dialogues au gré de ses humeurs, tentant de maintenir un taux d’audimat correct en déstabilisant des interlocuteurs aussi éminents soient-ils, ramenant systématiquement le sujet au même rang que les phénomènes paranormaux. C’était à croire qu’elle en faisait une histoire personnelle et que le sujet la dérangeait fortement !

 

Pour son premier passage à l’antenne, Hazel avait rêvé d’une ambiance plus solennelle. En désespoir de cause, elle choisit d’afficher un sourire passe-partout depuis le début des débats pour dissimuler un sentiment navré face à si peu de considération.

Elle sentit que la caméra se déplaçait lentement et que le plan se resserrait à présent sur son visage. Sa décision fut prise : elle ne se laisserait pas manipuler un seul instant et tant pis pour les conséquences ! Ce ne serait pas la première fois qu’elle assumerait ses convictions devant un auditoire hostile.

- Alors Hazel, à votre tour ! Vous êtes installée en tant que coach émotionnel, rien que le nom m’amuse… et avez déjà publié quelques articles concernant le sujet qui nous préoccupe ce soir. Que pourriez-vous nous apprendre de plus sur les capacités du cerveau que nous n’ayons déjà évoqué jusqu’à présent ?

 - Vous « apprendre » ? Je n’aurais pas cette prétention… Thalès au VIème siècle avant J.C. savait-il que la Terre était ronde ? Il l'affirmait sans l’avoir prouvé. Il faudra attendre les découvertes de Galilée ou les voyages de Christophe Colomb pour que ses intuitions deviennent des vérités. Pourtant, Mademoiselle, cela était bien réel depuis la formation du système solaire. Ce n’est donc pas parce que nous ignorons les choses qu’elles n’existent pas !

 

Une chape de plomb s’abattit aussitôt sur le plateau, le cadreur retint son souffle, Alice Vannel bouche ouverte se trouvait manifestement décontenancée par le contre-pied clairement affiché. Quant aux autres invités, ils roulaient les yeux dans leurs orbites, oscillant le regard de l’une à l’autre comme sur le court central de Rolland Garros, souriant dans leur barbe.

 

- Vous êtes en train de me dire que vous allez procéder ici et maintenant à des révélations dignes d’un Thalès ou d’un Christophe Colomb ? Auquel cas, je serais très honorée que vous ayez choisi France 2 !

 

- J’aimerais seulement attirer votre attention sur les découvertes, si récentes sur l’échelle de l’Humanité, révélées par les nouveaux procédés d’imagerie médicale. IRM, Pet Scan, Scanner et autres moyens d’investigation n’éclairent que depuis quelques années les capacités de notre système cérébral qui restent encore inégalées par aucune machine au monde, je vous le rappelle ! Je ne suis ni médecin ni radiologue, encore moins chercheur, mais personne ne se risquerait aujourd’hui à nier ces affirmations ! Nous savons un peu mieux qu’hier et certainement moins que demain, la manière dont les souvenirs sont enchâssés dans notre cerveau. Nous connaissons les liens entre les émotions. Nous acceptons enfin la présence de nos réflexes reptiliens, l’instinct de survie, la réaction de fuite face au danger, etc, qui sont toujours présents en chacun de nous. Nous devinons pourquoi certains portent sur leurs épaules l’histoire de leur famille et emmagasinent de puissantes croyances qui ne sont pas les leurs et qui s’avèrent pourtant fondatrices de leur personnalité. Mademoiselle, vos poumons s’emplissent d’air et l’échange en oxygène se déroule à l’intérieur de vos cellules de manière automatique ! Votre cœur bat sans que vous lui en donniez l’ordre, vos pieds se placent l’un devant l’autre sans y réfléchir lorsque vous souhaitez vous déplacer : je ne pense pas que de telles déclarations pourraient m’amener sur un bûcher, contrairement à nos prédécesseurs séculaires, si ?

 

- Certainement pas en 2014, en effet ! Cependant, quelles sont les preuves que vous apportez à ces déclarations ?

 

- Ah oui : les preuves ! La question aurait manqué au débat ! Mon rôle n’est pas celui-là : je le répète, je ne suis pas une scientifique. Je me contente d’observer le comportement des gens et j’applique des concepts techniques qui ont été élaborées récemment. Ainsi, je constate les effets positifs qu’ils qu’elles engendrent sur leur vie. Vous savez, parfois, on peut ne pas connaître précisément le fonctionnement de quelque chose et apprécier toutefois ses effets immédiats ?! Regardez ces spots qui éclairent le plateau sur lequel nous nous trouvons, ils fonctionnent à l’électricité, n’est-ce pas ? Pouvez-vous vous-même, Mademoiselle, m’expliquer scientifiquement le fonctionnement du phénomène électrique ? Et lorsque vous vous adressez à un interlocuteur à l’autre bout du monde à l’aide de votre téléphone portable : avez-vous le loisir d’observer un quelconque fil qui vous relie à cette personne ? Les ondes restent invisibles, pourtant, elles sont bien réelles ! Je me contente aujourd’hui d’apporter mon modeste témoignage à votre émission en affirmant que ce que nous savons de nos capacités mentales est aussi arriéré que ce que l’homme pensait connaître sur son environnementde la planète à la tombée du jour, avant qu’il ne parvienne à allumer un feu.

 

- Eh bien, tout ceci me paraît fort intéressant ! Nous reprendrons donc cette discussion après la diffusion de quelques annonces concernant nos futures émissions ! À tout de suite !

 

Les voyants des caméras s’éteignirent. La journaliste les joues en feu, se plia de douleur sur son estomac - un début d’ulcère sans doute - se leva en réclamant un verre de lait et une retouche maquillage d’un claquement de doigts comme un sifflerait un valet de chambre. Un certain brouhaha monta du public comme tel une lame de fond. Les invités suivirent la consigne de rester assis sur leurs sièges car la pause ne serait que de courte durée.

L’animatrice profita du temps hors antenne pour se tourner vers Hazel et l’interroger à voix basse :

 

- Dites donc : que cherchez-vous exactement ? À me déstabiliser ? À prendre ma place ? C’est moi qui mène le débat et qui pose les questions, ok d’accord ?

 

- Mais certainement ! En revanche, en ma qualité d’invitée, je n’apprécie pas les étiquettes posées à la va-vite sur un sujet qui mérite d’être présenté sans a priori. L’histoire de l’Humanité est pavée d’innocents guillotinés uniquement parce qu’ils ne se conformaient pas aux idées d’une majorité. Le temps de l’Inquisition est révolu et la France est une démocratie ! Laissez aux gens leur libre arbitre, ils ne sont pas idiots. C’est bien dans ce but que vous m’avez invitée non : afin d’apporter mon modeste témoignage, qui ne vaut que ce qu’il vaut, afin que les gens se forgent leur propre opinion ?

 

- Écoutez ma petite, ne me faites pas regretter votre participation à l’émission, ok ?. Contentez-vous de répondre aux questions que je pose, sans déborder ni me mettre directement en cause. Ça Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne à la télé ! On voit que vous êtes novice en la matière !

 

- Novice, en effet. Et je pense le rester : parce que vous allez devoir assumez vos choix ! À moins de prétexter un arrêt cardiaque qui m’éloignerait des caméras dans les prochaines minutes, vous ne m’empêcherez pas de dire ce en quoi je crois.

 

- Profitez-en, ce sera la dernière fois !

 

- … Je m’en remettrai.

 

Quelques secondes plus tard, chacune d’elles affichait de nouveau le sourire policé qui sied seyait si bien à l’écran quels que soient les sujets abordés, le type de rictus figé qui irritait quotidiennement Hazel au cours du J.T. de 20 heures : comment pouvait-on continuer de sourire à l’annonce des catastrophes comme s’il s’agissait d’une banale actualité. Un assistant badgé coiffé d’oreillettes vint glisser une phrase en langage codé à l’animatrice, parlant de « bond spectaculaire de l’audimat et de centaines de post sur la page Facebook ». Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la journaliste avala l’information comme une pilule amère : le toréro venait de changer de camp. La mise à mort aurait bien lieu mais ne serait pas celle qu’on avait prévue.

 

- Mesdames, Messieurs, nous voici de retour en direct dans l’émission « Les capacités insoupçonnées du cerveau ». Hazel : que disions-nous ?

 

- Je disais que ce n’est pas parce que certaines choses sont encore dans l’ombre qu’elles n’existent pas ! Il est notoire à présent que des pratiques efficaces telles que l’EMDR ou l’hypnose ericksonienne permettent à tout un chacun de vivre sans psychotropes et que ce sera bientôt la fin des électrochocs dans les asiles.

 

- Ne craignez-vous pas d’attirer sur vous la foudre d’éminents spécialistes issus de générations de médecins psychiatres reconnus, en procédant à de telles affirmations ?

 

- Je ne suis pas ici pour faire du prosélytisme. Vous m’avez invitée en qualité de témoin. Je témoigne donc de ma propre vision du monde, qui est certainement différente de la vôtre. L’homme perçoit ce qui l’entoure en fonction de ses cinq sens : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût. Vos sens à vous ne sont pas éveillés comme les miens, nous n’avons pas eu la même histoire, la même sensibilisation aux choses. Nous avons, vous et moi, établi un système de valeurs différent pour chaque choseélément. Là, en ce moment même, vous entendez ma voix. Elle vous plaît ou pas. Elle vous rappelle la voix de quelqu’un d’autre ou pas. De quelqu’un que vous aimez bien ou que vous avez détesté. Votre cerveau établit des liens en permanence avec ce qu’il sait déjà, avec ses expériences passées. Il trie, classe, évalue, juge ce qu’il entend, ce qu’il voit, ce qu’il goûte, décide si cela lui est agréable ou non. Prenez l’exemple de la vision : en fait, vous ne voyez rien, vous percevez seulement les signaux électriques qui se déplacent dans votre cerveau ! Mais votre cerveau lui, est enfermé dans une cage noire, il y fait très sombre, il n’y a aucune lumière dans votre boîte crânienne… Et si les nerfs optiques étaient brusquement sectionnés, l’image que vous « regardiez » disparaîtrait immédiatement, et pourtant l’objet serait toujours placé devant vous ?! Il en est de même pour les autres sens, bien entendu.

 

- Où donc voulez-vous en venir ?

 

- À la subjectivité, Mademoiselle. Déjà, le fait d’admettre ces vérités-là, basiques pour les chercheurs contemporains, nous oblige à davantage de tolérance, de recul sur les choses ou les concepts. Il n’y a pas de vérité unique. Seulement des nuances. Les lueurs des étoiles que nous contemplons dans le ciel d’été proviennent de planètes qui ont cessé d’exister depuis des millions d’années-lumière, n’est-il pas ? Cependant, elles brillent toujours… Ensuite, je suis persuadée, et je ne suis pas la seule bien évidemment, qu’une interaction croissante entre les deux hémisphères du cerveau va nous amener à des aptitudes nouvelles. Bientôt nous pourrons développer une intuition digne des plus grands arts divinatoires ! Je sais que prochainement nous réaliserons à quel point le temps est virtuel. Nous apprendrons qu’une chose est possible sans que nous l’ayons « prouvée » comme vous dites. Quand les gens accepteront que tout soit subjectif, que tout soit illusion, ils sauront de nouveau croire, sortir de leur vision nombriliste ; alors peut-être seront-ils capables de communiquer entre eux par la télépathie ? Peut-être pourront-ils voyager dans le temps et l’espace par la seule puissance de leur concentration et de leur volonté.

 

- Eh bien ! Vous souhaitez mettre en péril tout un système de transports terrestres, fluviaux maritimes ou aériens !

 

- Ce n’est pas de mon fait, Mademoiselle ! Les lois de la physique quantique, de la chimie et de la biologie sont en perpétuelle évolution : l’Humanité s’adaptera, comme elle l’a toujours fait ! Au moins l’émission de particules de dioxyde de carbone engendrée par nos déplacements s’en trouvera-t-elle réduite ! Mais je vais même aller plus loin…

 

- Mais je vous en prie, nous vous écoutons !

 

- Cet enseignement de par sa nature même, se devra d’être dispensé gracieusement à tout être humain, qu’il soit jeune ou vieux, pauvre ou riche, quelles que soient la couleur de sa peau ou sa religion. C’est un devoir que d’offrir à tout un chacun la pleine capacité d’utiliser des facultés qui lui sont naturelles !

 

- Dans l’hypothèse où ces capacités seraient effectivement faciles d’accès : pensez-vous réellement que ce soit à la portée du plus grand nombre ?

 

- Bien entendu ! Je le constate déjà dans l’exercice de ma profession ! Les méthodes que j’emploie sont d’une simplicité redoutable et tout le monde peut y arriver ! Même vous ! Mais on ne nous les apprend pas en classe. Nous étudions l’algèbre, le chinois, pourquoi s’arrêter là ? Vous avez bien mémorisé l’alphabet, Mademoiselle !

 

Le Professeur Brumberg, levant l’index droit comme à l’école, manifesta timidement son intention d’intervenir timidement :

 

- Oui, je suis assez d’accord ! Regardez le nombre croissant d’anesthésies évitées grâce à l’hypnose au cours d’interventions chirurgicales : la technique est probante ! Le cerveau reste un organe mystérieux. Il y a 20 ans de cela, les scientifiques pensaient qu'à chaque zone correspondait une fonction, comme l'audition, la mémoire ou la vision. Les progrès des neurosciences ont fait voler cette idée en éclats. Aujourd'hui les chercheurs découvrent son extraordinaire plasticité, il est capable de se déformer et de se reformer à l'identique chez le bébé comme chez l'adulte. L’imagerie médicale permet de traquer la naissance même d'une pensée et d’explorer les relations complexes entre le corps et le cerveau.

 

Alice le fusilla du regard : une brebis galeuse suffisait dans le troupeau de ce soir ! Elle profita de l’interruption involontaire du fleuve verbal de son objectrice par un tiers innocent pour clôturer définitivement les débats en tournant un sourire artificiellement blanchi vers la caméra centrale :

 

- Eh bien je propose à chacun de profiter encore quelques instants du monde tel qu’il est avant que des voyageurs d’un autre temps ne débarquent intempestivement dans nos chambres à coucher ! Je remercie tous mes invités d’avoir éclairé de leurs expériences les modestes primates que nous sommes encore manifestement… Je rappelle aux téléspectateurs qu’ils peuvent retrouver toutes les coordonnées de nos spécialistes sur notre site internet et quant à moi, je vous attends le mois prochain pour une émission sur les nouveaux régimes alimentaires à la veille de l’été. Parce qu’il en faut pour tous les goûts, n’est-ce pas Hazel ? À moins que le cerveau ne nous permette bientôt, par quelque tour de passe-passe, d’atteindre en quelques secondes notre image idéale ?

 

- Qui sait ?! Donnons-nous juste le droit de ne pas avoir la même, vous et moi ! Je n’ai jamais rêvé d’être siliconée : j’ai fait de ma différence un credo. Et puis, soyez prudente Mademoiselle : vous pourriez bien vous réveiller de cette vie sur terre que vous pensez être en train de vivre, tout comme vous nous réveillez d’un mauvais rêve ! Et dans ce cas, peut-être seriez-vous un homme, un oiseau, un poisson ? Car après tout, comme le disait Saint François d’Assise : « Ce que nous cherchons, c’est celui qui voit », celui-là seul pourrait vous dire à quoi vous ressemblez réellement ! Je vous souhaite une bonne soirée !"