Extrait 1 :

 "Cette année 1978, Lucie s’apprêtait à fêter ses quinze ans. Depuis déjà deux ou trois années, les rapports familiaux s’avéraient plutôt tendus. Une rébellion d’un genre violent et agressif face à l’autorité paternelle omnipotente, explosait chez elle au grand jour, contrairement à sa sœur de trois ans son aînée qui remportait les meilleures notes aux contrôles scolaires et ne revendiquait aucune doléance particulière. Mais à quelques semaines de la majorité tant espérée, la docilité de sa sœur - bientôt libre car bientôt majeure - semblait à Lucie somme toute assez logique.

 Lucie, elle, s’était renfermée comme une coquille sur son huître, étanche à toute sollicitation, toute demande de tendresse familiale ou de participation à une quelconque action commune. Absente - à en devenir transparente -, elle ne quittait sa chambre que pour prendre frugalement ses repas et s’acquitter des corvées ménagères de mauvaise grâce, dissimulée derrière le paravent de ses grands cheveux, muette et digne. La jeune adolescente se réfugiait de plus en plus fréquemment dans son monde onirique où quelqu’un, certainement, un jour, entendrait sa détresse morale et sa terrible solitude, pour venir l’extraire de cette vie insipide.

Le noël précédent avait introduit dans son quotidien le seul bien qu’elle eut réclamé à corps et à cris sur cette terre : une guitare folk, devenue au bout de quelques semaines le prolongement même de son propre corps et dont elle ne se séparait jamais.

 

Malgré l’absence de cours de solfège qui l’auraient aidée à progresser – trop compliqués à organiser en rase campagne et surtout trop onéreux – Lucie était parvenue rapidement à dessiner sur un cahier d’écolier des portées imaginaires avec des repères pour les quatre doigts qui pinçaient les cordes. Au bout de quelques jours, ses empreintes digitales n’étaient plus que plaies sanglantes, mais à force d’obstination, elle parvint à obtenir une corne aussi dure que ses ongles et put jouer des heures durant sans plus ressentir de douleur.

Ainsi passait-elle tout son temps libre à composer des chansons qui pleuraient sur son sort injuste et sur l’ennui de cette morne existence au fin fond de sa campagne lot-et-garonnaise. Le reste du temps, elle écoutait Pink Floyd, Dire Straits, Murray Head, Bob Marley, Simon and Karfungels, Téléphone, le disque en vinyle bleu des Beatles mais aussi « La fièvre du samedi soir » et Umberto Tozzi.

 

Les jours ne s’écoulaient qu’au compte gouttes, comme au ralenti, à rêver ainsi d’un monde meilleur et surtout d’un inconnu qui arriverait sur son cheval blanc pour l’emporter sous des cieux plus cléments, de préférence à l’autre bout du monde.

C’était également à cette période-là que Lucie avait commencé à fumer et à flirter avec les garçons, l’un allant de pair avec l’autre, enfin, c’est ce qu’on lui avait dit, lesdits garçons autant gauches et inexpérimentés qu’elle pouvait l’être elle-même. Ces contacts avec des corps mal lavés aux joues piquantes abondamment arrosées d’after shave bon marché, ne généraient chez elle aucun plaisir particulier, ni même aucun trouble. Au contraire, il s’agissait presque de dégoût mais de passage obligé. Pour l’instant, elle s’appliquait à tourner sa langue dans la bouche du garçon en question dans le bon sens sans se briser les vertèbres cervicales, en trouvant le meilleur emplacement pour ses mains et en respectant un espacement honorable entre ses seins naissants et le torse de son partenaire. Car tout semblait être dans la nuance : flirter oui, être prise pour une salope, non. Tous les conseils étaient bons à entendre et ses rapports amoureux occupaient entièrement les discussions avec ses copines de classe, son esprit, son emploi du temps et son journal intime, qui, du fait, le devenait de plus en plus – intime -.

Elle ressentait en son cœur les frémissements d’une âme impatiente, des envies d’élévation romantique, rêvait d’un prénom à prononcer dans la pénombre, souffrait d’une soif d’aimer et d’être aimée, même si l’image que lui renvoyait le fameux miroir à triple volet de la salle de bains mal éclairée ne lui semblait pas des plus flatteuses. Elle examinait sans pitié les racines grasses de ses cheveux, ses points noirs, son nez trop épaté - dont la fameuse cicatrice juste à son extrémité qu’elle avait malencontreusement générée en perçant un bouton d’acné plus profondément qu’un autre… Elle comptait les poils de plus en plus nombreux qui poussaient sur des jambes tout en longueur, ignorant encore qu’il existait des moyens de les en retirer…

Qui donc voudrait d’elle ? Existait-il sur cette planète un garçon auquel elle pourrait plaire, qui pourrait écouter ce qu’elle avait à dire, apprécier ses chansons, la faire rêver et lui parler d’amour ?

Était-ce donc trop demander ?

En un mot comme en cent, Lucie consacrait toute son énergie à rechercher désespérément celui qui pourrait bien faire l’affaire…"

 

 

 

Extrait 2 :

"-     Alors ?

 

-        Je ne sais rien. Si vous voulez me faire dire que c’est mon fils qui est mêlé à ça, vous perdez votre temps.

 

-        J’ai déjà entendu ça des centaines de fois…

 

-        Et vous avez certainement cru le contraire des centaines de fois… Pourtant, sauf votre respect Señor, je ne peux rien pour vous. Je ne sais rien. Vous pouvez me garder cent ans, je n’en saurai pas davantage.

 

Le policier frotta son menton lisse d’homme de loi avec sa main gauche : il réfléchissait. Ça faisait quinze jours. Quinze jours pour rien. Pareil pour Guittierrez. Manifestement, ils faisaient fausse route et en plus, ils perdaient du temps. Inutile d’insister.

 

-        Gardes ? Ramenez-le dans sa cellule !!

 

Emilio, désemparé, n’en sachant pas plus qu’avant sur le sort qui lui serait réservé, fut reconduit à la geôle mais pour quelques instants seulement. À sa plus grande surprise, un ordre de libération fusa dans les couloirs et lui et Guittierrez furent priés de rentrer chez eux sans autre explication.

 

Escortés par les gardes, ils suivirent le dédale sombre des couloirs poussiéreux et malodorants, franchirent plusieurs portes métalliques, d’autres en bois grossièrement taillé, entendirent tinter des clefs dans les serrures dont le bruit hanterait leurs nuits des années durant. De barrières en sas de sécurité, les deux hommes se retrouvèrent jetés à la rue en pleine nuit comme deux ivrognes à la fermeture d’un bar.

 

-        Tu leur as dit quoi ?

 

-        Ben rien, je ne sais rien…

 

-        Ben ça alors….

 

Se soutenant l’un l’autre, titubant, affamés, déshydratés, ils entreprirent la lente et périlleuse descente de la route cahoteuse qui devait les ramener chez eux. Au bout de deux heures de marche et après trois arrêts forcés où ils tombèrent dans les buissons, ramassant los higos de pala à pleines mains comme des animaux sauvages pour assouvir leur faim et tenter d'étancher leur soif, c’est en pleurs qu’ils franchirent les premières maisons de la ville de Jaén. Redressant la tête par fierté afin de se ressaisir - un homme ne pleure pas, surtout pas un andalou -, ils parvinrent enfin jusqu’à la calle San Martin et frappèrent faiblement du poing contre la porte de leurs maisons respectives, à trois heures du matin.

 

Des lumières s’allumèrent aux fenêtres grillagées, des cris fusèrent dans la rue, les gens descendirent, félicitèrent, joignirent les mains en prière pour remercier le ciel. Au milieu des abrazos mélangés, Eleonora retrouva la foi elle aussi, le ventre creux mais le cœur plein : elle venait de vider le pot de café deux jours plus tôt. Elle tâta tous les membres de son mari pour s’assurer qu’il ne souffrait d’aucune blessure grave, grimaça à la vue de son arcade sourcilière, l’entraîna au plus vite à l’intérieur de la maison en renvoyant les trois petits se coucher d’un geste de la main malgré leurs protestations.

 

En pleurant elle aussi, mais pour d’autres raisons, la femme entreprit de laver son époux comme un oisillon qui serait tombé du nid.

 

 

 

 

 

Extrait 3 :

 

" Juan Antonio lui parlait à voix basse, comme on souffle tout doucement sur une aile d'oisillon qui tomberait d'une branche en virevoltant, osant à peine bouger de peur qu’elle ne s’échappe dans le rai de la lumière qui filtrait sous la porte de la chambre. Et sa main effleurait la peau, ses doigts ramenaient les cheveux sur le visage de la jeune fille pour atténuer la brûlure de son regard de feu, puis ses yeux se fixaient dans son âme paisible et claire.

 

Au-dehors, c’était le soleil et la chaleur du mois d’août, c’étaient les gens qui se bousculaient, qui couraient dans cette fournaise, sous cette lumière écrasante, la même, finalement, que celle d'Andalousie, dans cette absence du moindre souffle d’air.

 

Et eux restèrent là, échoués, décalés, à la dérive dans le silence, dans cette intimité si chèrement payée d'avance.

 

Alors, ni elle ni lui ne regrettèrent plus rien.

 

Et ils surent intuitivement en vivant ces instants, que cette mémoire serait la seule force qui, plus tard, leur permettrait de rester en vie.

 

 

 

Ces jours-là s'écoulèrent, ceux-là aussi. Parce que rien n’arrête jamais le cours du temps, n’est-ce pas ?  Pas même ce bonheur si rare. Confiants, ils avaient ainsi tracé le chemin de leur vie, conscients des obstacles majeurs et de la réalité des deux années durant lesquelles il leur faudrait s'attendre."